La rengaine hypocrite du «acheter québécois»

L’électoralisme prime sur le nationalisme

À chaque année, ça revient : nos élus québécois, pour se donner un vernis nationaliste et patriotique, nous implorent la main sur le cœur d’acheter québécois afin d’encourager nos producteurs, nos manufacturiers, nos détaillants, nos travailleurs et ainsi créer de la richesse chez nous. Tout à fait d’accord avec ça. Personne n’est contre la vertu, n’est-ce pas? Mais toute cette parade de relations publiques sera toujours vaine si on ne se donne pas les moyens véritables de pouvoir acheter localement pour la peine. Et un de ces moyens est de conserver un minimum de souveraineté économique par le biais d’un contrôle juridique public des principales entreprises. C’est ce que disent de faire les organismes internationaux, tels le FMI et l’OCDE, et encore plus lorsqu’il s’agit de petits pays ou États comme le Québec dans lequel l’État doit intervenir, sinon on va se faire manger tout rond. Ça ne prend pas une lumière pour comprendre ça. Nos élus le comprennent mais ils sont trop redevables envers le patronat pour réellement agir au nom du bien commun. Alors ils font semblant d’être sérieux et sincères.

Garder le contrôle de nos entreprises

Si vos gros détaillants appartiennent à des étrangers, comme Provigo, IGA, Walmart, Costco, comment pouvez-vous les amener à privilégier les producteurs québécois? Nos élus n’ont aucun pouvoir. Si les manufacturiers importants sont de propriété étrangère, comme Kraft, General Foods, Danone et Nestlé, comment voulez-vous les amener à avoir leurs usines ici et à acheter des fruits, des légumes ou du porc québécois? Vous n’avez aucun pouvoir réel. Alors voilà pourquoi, au nom de l’intérêt national, il faut impérativement que l’État québécois, par le biais entre autres de la Caisse de dépôt, d’Investissement Québec et d’Hydro-Québec, détiennent un contrôle juridique suffisant de blocage dans nos fleurons économiques comme cela se fait dans plusieurs pays européens et entre autres en France.

Un exemple parmi tant d’autres. Nos élus n’ont pas voulu qu’Hydro-Québec se lance dans l’éolien, qui est pourtant très facile à faire, laissant plutôt ce klondike à des affairistes privés n’ayant aucune expertise, bien souvent étrangers, comme des compagnies d’assurances, des papetières, des minières, des individus bien connectés et même la société d’État française Électricité de France (EDF). Ça n’a aucun bon sens. Ça fait que ce sont les citoyens du Québec qui financent ces profiteurs et qui subventionnent leur dépossession économique.

Provigo, Culinar, Carrière et les autres

Les élus savaient qu’en vendant le fleuron québécois Provigo en 1998 à l’ontarienne Loblaw, qui était, je vous le rappelle, propriété des Québécois par le biais de la Caisse de dépôt et placement, cela allait affecter négativement nos producteurs et manufacturiers québécois et qu’il serait alors moins facile d’acheter localement. J’en ai discuté dans mon dernier texte.

Notre banque d’affaires Desjardins a dit que c’était «un bon deal»» (Le Journal de Montréal, 31 octobre 1998). Jacques Parizeau, pourtant chef d’un parti souverainiste, n’y a vu aucune objection et avait prétendu faussement «qu’il y a moyens de protéger les fournisseurs québécois de produits et d’aliments faisant affaire avec Provigo» (Le Devoir, 3 novembre 1998). Avec tout le respect que je dois à monsieur Parizeau, qui fut mon professeur d’économie, il n’y a aucun moyen, comme cela s’est avéré après la vente. Mettons ça sur le sens de l’humour discret de monsieur Parizeau quand il a affirmé cette énormité : «La Caisse de dépôt pourrait acheter des actions de Loblaw». Monsieur Parizeau savait pourtant très bien qu’il ne peut y avoir de souveraineté politique véritable sans un certain seuil de souveraineté économique. C’est l’économie 101.

Chez Desjardins, l’argent prime sur les autres valeurs

Saviez-vous que l’institution financière Desjardins, qui se targue d’être québécoise, a été un actionnaire important de plusieurs entreprises d’ici, comme Culinar, Sico, Aliments Carrière, etc., qu’elle a vendu à des étrangers afin de réaliser un beau gros profit pour ses sociétaires-actionnaires?

Oui, Aliments Carrière était un important acteur québécois dans les aliments (fruits et légumes) en conserve et surgelés que l’on retrouvait dans nos marchés d’alimentation et dans lequel Desjardins et Investissement Québec (autrefois appelé la Société générale de financement du Québec – SGF) détenaient des participations importantes. Et hop, au diable l’achat local, la compagnie fut cédée en 2007 à la française Bonduelle : «Légumes congelés. Le plus gros producteur canadien dans l’assiette des Français» (La Presse, 13 avril 2007). Bravo et n’oublions pas d’acheter québécois!

Il y a eu aussi en 2000 la vente de l’important producteur d’aliments québécois Culinar, dans laquelle le gouvernement du Québec (Société générale de financement) possédait 37% des actions, avec l’assentiment et je dirais même plus l’aveuglement volontaire du souverainiste vice-premier ministre du Québec d’alors, Bernard Landry : «Culinar à des Américains, no problem? Bernard Landry ne s’émeut pas de la vente de l’entreprise beauceronne» (Le Devoir, 8 juillet 1999). Et après on vient nous achaler jusqu’à nous culpabiliser de ne pas acheter québécois alors que ces mêmes élus vendent nos instruments et leviers québécois à des étrangers. À la fois hypocrites et ignares.

Et il y en a eu plein d’autres de nos joyaux vendus à des étrangers dans le domaine de l’alimentation comme Habitant, Vachon, Raymond, Stuart, Liberté, Délisle, Viau, Durivage, Multi-Marques, etc.

  • «Pasta Romana vendu à des intérêts israéliens. L’entreprise québécoise se spécialise dans les pâtes et les pizzas» (Le Journal de Montréal, 8 décembre 2017);
  • «Les gâteaux Vachon vendus aux Mexicains» (Le Journal de Montréal, 19 décembre 2014);
  • «Yoplait (géant français) avale Liberté» (La Presse, 16 décembre 2010).
  • «Naya (le plus important embouteilleur d’eau au Québec) a un nouveau proprio (américain)» (La Presse, 23 juillet 2009);
  • «La Boulangerie Gadoua se laisse avaler par la torontoise Weston» (La Presse, 8 juillet 2004);
  • «Canada Bread acquiert Aliments Martel» (Le Devoir, 15 janvier 2008);
  • «Alimentation : Maple Leaf avale Produits Alimentaires Viau» (Le Devoir, 3 octobre 2018).

Et il y en a eu beaucoup d’autres. Ceci n’est qu’un résumé à vol d’oiseau. En connaissez-vous d’autres?

L’important est de conditionner les esprits

Vous êtes d’accord avec moi : si on veut vraiment acheter localement dans tous les domaines, il faut arrêter de vendre nos entreprises à des étrangers et il faut que nos gouvernements agissent dans ce sens et prennent les moyens nécessaires pour freiner notre dépossession tranquille.

Nos élus n’ont pas l’indépendance voulue face au patronat pour agir vraiment au nom de l’intérêt collectif et du bien commun. Alors, afin de maquiller leur assujettissement, chaque année ils font semblant d’être des nationalistes invétérés en organisant des campagnes et des défiles nous enjoignant d’acheter québécois. Ça ne sont que des paroles creuses, sans plus. À chaque année, la comédie reprend, comme vous pouvez le constater :

  • 2008 : «Mondialisation. Mangez québécois. Une compagnie publicitaire (une autre) pour inciter les consommateurs à acheter les produits locaux» (Le Journal de Montréal, 7 juin 2008);
  • 2008 : «Agriculture. Opération achat local. Québec (PLQ de Jean Charest) injecte 14M$ (Le Journal de Montréal, 2 juin 2008);
  • 2009 : «Béchard (ministre libéral de l’Agriculture) veut des produits québécois sur les tablettes (rêver en couleurs, c’est ça)» (Le Devoir, 4 décembre 2009);
  • 2013 : «Nous voulons (mais donne toi les moyens Pauline) manger québécois. Pauline Marois et François Gendron dévoilent la Politique de souveraineté alimentaire du gouvernement» (La Presse, 17 mai 2013);
  • 2016 : «Une offensive pour favoriser l’achat local. Le Conseil du patronat demande aux consommateurs de faire un effort» (Le Journal de Montréal, 22 janvier 2016).

Ah ces hypocrites qui, par contre, sont toujours favorables à la vente d’entreprises québécoises à des firmes étrangères.

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